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Guérir de sa blessure d’abandon pour se retrouver

Catégorie(s) : À la une, Art de vivre, Bien-être, Développement personnel, Livres, Psychologie, Santé

Sur certaines vies planent constamment des ombres : la peur de la solitude, les difficultés à vivre une relation épanouie, la dépendance affective, la faible estime de soi ou encore la somatisation. Ces souffrances sont les manifestations d’une blessure d’abandon qu’elles viennent inconsciemment nourrir. Cette spirale infernale, la psychothérapeute et formatrice Sylvie Tenenbaum tente de la comprendre en accompagnant les personnes qui la vivent au quotidien. Son livre Guérir de la blessure d’abandon, publié le mois dernier aux éditions Leduc.s, est le fidèle témoin de ce travail thérapeutique qu’elle nous présente dans cette interview exclusive.

Happinez : La blessure d’abandon naît-elle forcément durant l’enfance ?

Sylvie Tenenbaum : Non, la blessure d’abandon ne naît pas forcément dans l’enfance, mais c’est quand même souvent là qu’elle s’installe : enfants nés sous X, enfants retirés à leurs parents (ou mère seule) et placés dans une — ou plusieurs (ce qui est parfois pire) — familles d’accueil. Ce sont de véritables abandons.

Puis viennent les autres :  enfants envoyés très jeunes en pension (dès la 6ème) ou confiés à un tiers (même de la famille), départ d’un parent (divorce), deuils.

Après l’enfance, la blessure d’abandon peut naître de ruptures : amitié, amour (déjà dans l’adolescence), deuils de proches (la mort d’un animal de compagnie peut aussi être très douloureuse, pour les petits comme pour les grands), déménagements subis (perte des amis), changement d’école, de collège ou de lycée, départs loin pour des études ou un travail, chômage, départs en maison de retraite ou hospitalisations de longue durée.

Car la notion d’abandon est de deux sortes : le véritable abandon et sentiment d’abandon lorsqu’il y une séparation. Pour les personnes les plus sensibles ou dépendantes affectivement, le simple refus à une demande peut être vécu comme un abandon. Là, nous atteignons le pathologique.

 

Quelles sont les manifestations de la blessure d’abandon ? 

Elles sont nombreuses et peuvent varier d’une personne à l’autre. Pour les enfants, jusqu’à l’adolescence, c’est la construction du socle narcissique qui ne s’est pas faite, donc le manque d’estime de soi est la conséquence la plus grave. Qui s’accompagne du sentiment de ne jamais pouvoir être aimé(e), d’être toujours rejeté(e), de ne pas être important(e), de n’avoir aucune valeur.

Plus tard, le sentiment d’abandon (car le terme abandon ne concerne que les enfants et les personnes âgées, non autonomes) provoque une chute brutale de l’estime de soi. Ainsi se multiplient les auto-dévalorisations. Mais pas seulement : s’installent la colère et la méfiance (« on ne peut compter sur personne », « les gens sont égoïstes, égocentriques », « personne ne fait l’effort de me comprendre », etc.). Mais aussi la jalousie : « pourquoi ça me tombe dessus ? », « c’est injuste, je n’avais pas demandé à vivre » et l’agressivité. La personne a tellement peur d’être rejetée qu’elle provoque, inconsciemment, le rejet par l’autre — quand ce n’est pas elle qui prend les devants pour éviter de revivre encore ce sentiment. Une personne qui vit avec un sentiment d’abandon fait tout pour revivre encore et encore ce sentiment car la victimisation apporte de nombreux bénéfices.

 

Quelles voies emprunter pour guérir cette blessure ?

Franchement, après presque 40 ans de thérapie, je ne peux que préconiser une thérapie pour : réparer la véritable blessure d’abandon quand il a été réel ; aider à reconsidérer les événements douloureux sous un autre angle pour en diminuer l’impact émotionnel ; dans tous les cas, reconstruire (ou construire) l’estime de soi ; travailler sur la colère (de nombreux protocoles existent) et le sentiment d’injustice ; apprendre l’auto-parentage (j’en parle dans plusieurs livres) pour remplacer le ou les parents défaillants — ou l’absence de parents ; sortir du rôle de victime mis en place pour obtenir des marques d’attention, de l’amour, trouver d’autres moyens pour obtenir cette reconnaissance ; sortir de la dépendance affective pathologique pour acquérir le sentiment d’exister ailleurs que dans le regard des autres ; Apprendre à faire confiance ; modifier les croyances : sur soi, les autres, la vie en général ; apprendre à être à l’écoute de ses véritables besoins et attentes, et trouver comment les satisfaire (les plus importants).

 

Cette période de confinement peut être encore plus difficile à vivre pour les personnes porteuses de cette blessure. Que pourriez-vous leur recommander ?

Effectivement, le confinement peut aggraver le sentiment d’abandon. Les thérapeutes font désormais les séances par téléphone ou Skype. Et puis nous ne manquons pas de moyens de communication avec l’extérieur, heureusement : en plus des appels téléphoniques et de Skype, il y a les SMS, et les réseaux sociaux pour chater ne manquent pas. Internet propose beaucoup de ressources.

Et puis si l’on est en bonne santé, se sentir utile peut aider : donner des plaquettes, du sang, s’occuper de personnes seules (âgées ou malades) ou faire les courses des soignants qui n’en ont pas le temps. Garder des enfants chez soi quelques heures par jour pour soulager les mères qui font du télétravail. Etc.

Les moyens d’augmenter son estime de soi en étant concrètement solidaires (pas qu’avec des mots) ne manquent pas. Il n’y a qu’à voir ce qui se passe sur les réseaux sociaux. Ruminer sur sa solitude, rester dans l’auto-apitoiement sont des attitudes passives qui peuvent mener à la dépression. Sachant que les hôpitaux sont réservés à d’autres pathologies…

 

Propos recueillis par Aubry François

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