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Et vous, vous les rangez comment vos livres ?

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C’est un meuble à priori banal, qu’à force de croiser on ne remarquerait même plus. Mais à y regarder de plus près, chaque bibliothèque a sa particularité. L’ordre de rangement des livres ne souffle-t-il pas d’ailleurs, à qui veut bien écouter, quelque chose de la personnalité, voire de l’âme, de leur propriétaire ? Une intimité laissée à la vue de tous, une part meuble de soi pleine d’une myriade d’univers à portée de main ? Journaliste et chroniqueur littéraire sur Europe 1 dans l’émission La voix est livre, Nicolas Carreau a réuni dans l’ouvrage Et vous, vous les rangez comment, vos livres ? (La Librairie Vuibert, janvier 2020), ses rencontres avec les bibliothèques de diverses personnalités, de MC Solaar à François Morel (qui signe la préface) en passant par Nathalie Dessay, Jeanne Cherhal ou encore Vincent Delerm et Clémentine Célarié. Ces dialogues d’esprit et d’humour sont autant d’inspirations pour vous permettre d’observer plus attentivement votre propre bibliothèque, amie du temps du confinement, la ranger, peut-être, d’une manière nouvelle, ou même y trouver des livres que vous ne pensiez pas détenir.

Que dit une bibliothèque de son propriétaire ? 

Nicolas Carreau : Elle dit beaucoup. Elle peut révéler le caractère, le sens de l’organisation, maniaque ou bordélique, les convictions politiques souvent, si l’on repère tel ou tel pamphlet. Elle parle de son enfance aussi, avec les livres jeunesse un peu abîmés que l’on a gardés. La bibliothèque – celle du salon en tout cas – est aussi là pour montrer aux autres ce que l’on lit. C’est un spectacle social. Comme les livres d’art posés sur les tables basses, nommés d’ailleurs très justement les ”coffee table books” Ils sont aussi là pour être vus. Pas seulement, bien sûr. Pour être consultés aussi.

Évidemment, la bibliothèque est aussi un élément du décor. On classe ses livres pour les retrouver, certes, mais aussi pour la beauté de leur agencement. La bibliothèque dit le gout esthétique du propriétaire : Les Pléiades sont bien visibles, les livres anciens aussi, s’il y en a. Les formats des différentes éditions sont rassemblés pour donner un ensemble harmonieux. La qualité du meuble lui-même (à monter soi-même, sur-mesure, précieux…) donne un indice de plus sur le propriétaire.

 

Considérez-vous le livre comme un objet sacré ? Quelles sont selon vous les vertus de la lecture ?

Avant, oui, j’avais tendance à sacraliser les livres. En tout cas à en prendre un peu trop soin. Jamais je n’inscrivais quoi que ce soit dessus. Mais depuis mes études d’histoire et d’autant plus depuis que je suis journaliste littéraire, je corne les pages, j’écris sans vergogne à l’intérieur des livres, et au stylo en plus ! D’abord, c’est beaucoup plus pratique que sur une feuille volante et ça permet de s’approprier complètement le livre, de lui donner une nouvelle histoire, la sienne.

Les vertus de la lecture sont nombreuses – et prouvées scientifiquement. La lecture développe l’empathie, éventuellement, mais pas toujours, elle permet d’améliorer syntaxe et orthographe. Mais bon, je n’aime pas trop défendre le livre de cette manière-là. La littérature est aussi – et peut-être surtout – transgressive, subversive, quelque fois vénéneuse, dangereuse. Et tant mieux. Le livre n’est pas, à mon avis, un médicament. Il ne fait pas forcément du bien, il ne rend pas heureux. En revanche, la lecture rend plus lucide.

 

Dans votre livre, vous allez à la rencontre de personnalités pour leur parler de ce petit monde qu’est leur bibliothèque. Et vous, vous les rangez comment vos livres ?

Ma bibliothèque est rangée assez basiquement. Je reçois une dizaine de livres par jour pour mon métier. Plus ceux que j’achète pour moi. J’ai donc une grande bibliothèque.  Six meubles remplis sur deux rangées pour chaque étape, pour gagner de la place. Je ne rapporte pratiquement plus de livres chez moi, sauf chef-d’œuvre, faute de place.  Mais je dois pouvoir retrouver un livre assez vite en cas de besoin. Il y a donc un secteur consacré à la littérature française, un autre pour la littérature américaine, une bibliothèque pour les Britanniques. J’en ai une qui rassemble les autres romans étrangers, de toutes nationalités. Une pour la science-fiction. Et une complète pour Alexandre Dumas. Je collectionne ses romans, toutes maisons d’éditions et toutes époques confondues. Et il a beaucoup, beaucoup écrit.

En revanche, mes livres ne sont pas classés par ordre alphabétique, sauf les Pléiades. Ce serait trop compliqué, parce que les grands formats sont dans le fond de la rangée et les poches devant. Ça voudrait dire classer par ordre alphabétique à l’intérieur de ces différents formats. C’est inutile de toute façon, je fouille tous les jours dans ma bibliothèque. Je sais où est chaque livre. À peu près…

 

Quel est le livre qui vous a le plus éveillé à la beauté de la vie ? 

La beauté de la vie… Peut-être les livres américains de Nature writing, la grande tradition américaine de la littérature de pêche à la mouche et des grands espaces, du Montana en particulier. Alors, ce serait : Et au milieu coule une rivière de Norman McLean. C’est incroyable à quel point la pêche s’accorde bien à la littérature. En lisant, on entend la soie qui vibre au moment du lancer. Il y a une sérénité, une tranquillité qui se dégage de ces romans-là, au milieu de paysages de rivières, qui mêle la fureur d’un torrent, parfois, au calme d’un matin d’été. La vie, au sens de la nature, est toute entière contenue dans ces descriptions.

Maintenant, si vous voulez parler des sentiments humains, je crois qu’il y a beaucoup – et on l’oublie souvent – dans les romans de Dumas. Dans le courage de d’Artagnan, dans la relation entre Edmond Dantès et Mercedes Herrera dans le Comte de Monte-Cristo, dans le ressentiment qu’exprime ce même livre et dans la rédemption du héros. Les tous derniers mots du roman résument la vie, d’ailleurs : « Attendre et espérer. »

 

Auriez-vous quelques bons compagnons de papier à suggérer pour nous autres confinés ? 

Il y en a que je conseille tout le temps : Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur d’Harper Lee. Un mythe littéraire bizarrement pas assez connu en France. Ou Courir de Jean Echenoz. C’est le livre que j’offre systématiquement. C’est la biographie romancée d’Emil Zatopek, un coureur de fond. Ou Différentes saisons, un recueil de nouvelles de Stephen King qui renferme notamment La rédemption de Shawshank, adaptée en film sous le titre : Les Évadés.

Et puis, comme on a un peu de temps, je vous conseille les cinq tomes du Guide du voyageur galactique de Douglas Adams. C’est un roman culte, britannique, des années 70. Un humour à la Monty Python. L’histoire d’un terrien qui part en stop avec un journaliste qui travaille donc pour le guide du voyageur galactique, une sorte de guide du routard à l’échelle de l’univers. C’est un chef d’œuvre. Rien que les titres des différents volumes sont drôles : Le guide du voyageur galactique, Le dernier restaurant avant la fin du monde, La vie, l’univers et le reste, Salut, et encore merci pour le poisson et le dernier tome : Globalement inoffensive.

 

Propos recueillis par Aubry François

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