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Ce poème né il y a un demi-siècle dans le cœur d’une fillette amoureuse de la nature est plus actuel que jamais

Catégorie(s) : Contes, poésie..., Nature

Les possibles futurs de l’humanité ne seraient-ils pas déjà inscrits quelque part, dans des espaces subtils que seuls savent capter les hypersensibles, les artistes et les plus jeunes d’entre nous ? Il y a un demi-siècle, alors que le faste consumériste que l’on connaît commençait à peine son âge d’or, une petite fille de 10 ans s’inquiétait déjà de voir la nature en souffrir. Cet élan de compassion envers le vivant et la planète, Patricia Hornebcq l’avait transformé en poème. Une merveille tristement actuelle qu’elle vient tout juste d’inhumer et que nous avons souhaité partager avec vous.

Dans le monde endeuillé au visage sanguinolent,

Dans la rue mal pavée où grouillent les petits enfants,

J’ai vu une fleur s’épanouir dans l’océan mouvant,

J’ai vu une corolle large ouverte, criant

Criant au mal, au plaisir du monde de maintenant,

Et elle est morte manque d’air ou d’eau, d’or ou d’argent.

 

Dans le bois dépeuplé, aux arbres dénudés, tués,

Dans la clairière rasée où grouillent les papiers,

J’ai vu une source courir dans de petits graviers,

Dans de petits graviers, j’ai vu un lézard argenté,

J’ai vu un torrent d’eau limpide, gémissant, criant,

Criant au mal, au plaisir du monde de maintenant,

Et il est mort manque de fleur ou d’air, d’or ou d’argent.

 

Dans la clairière immense aux horizons emmurés,

Dans le carré d’herbe où grouillent les grillons, les derniers,

J’ai vu une frêle biche s’abreuver de rosée,

Dans le vert, j’ai vu l’ombre gaie d’une divinité,

Et j’ai vu un visage animal pleurant, bramant,

Bramant les faons perdus du monde de maintenant,

Et elle s’est écroulée manque d’amour et d’enfant.

 

Dans l’univers grandiose, dans le soleil couchant,

Dans le chemin triste où ne grouille plus rien d’antan,

J’ai vu un homme rire parce qu’il était content,

Content d’avoir humilié la fleur en l’écrasant,

Content d’avoir tari la source en la captant,

Content d’avoir apaisé la biche en la tuant,

Content de pouvoir tout détruire … en se détruisant.

 

Patricia Hornebecq

 

 

Photographie : Vitolda Klein / Unsplash