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Norin Chai : S’ouvrir à la sagesse du monde animal

Catégorie(s) : À découvrir, Art de vivre, Bien-être, Développement personnel, Livres, Nature, Rencontres, Sagesse & spiritualité

Originaire du Cambodge et arrivé en France à l’âge de 4 ans, Norin Chai est aujourd’hui vétérinaire en chef de la Ménagerie du Jardin des Plantes, à Paris. Co-animateur des émissions de Michel Cymès, Les Pouvoirs extraordinaires des animaux, il vient de publier, avec Roland Portiche, le livre Harmonies (éditions Stock) où il cherche à retrouver les chemins oubliés de cette langue universelle qui reliaient les êtres vivants avant l’apparition des mots. Dans cette interview exclusive, Norin Chai nous ouvre les portes d’une sagesse, qu’à chaque instant, les autres êtres vivants de la planète nous invitent à retrouver.

Comment la relation entre une mère et son petit exprime-t-elle, pour vous, cette notion d’harmonie qui donne son titre à votre livre ?

Norin Chai : Elle exprime l’harmonie de la façon la plus simple et la plus naturelle possible. D’abord, par son existence même. Une mère forme, avec son enfant, une unité, un ensemble cohérent, interdépendant, complémentaire. Cette relation exprime ensuite l’harmonie à travers l’énergie qu’elle dégage, pas encore obscurcie par les croyances qu’on inculquera plus tard à l’enfant. C’est un monde primitif au sein duquel tout est encore possible. Dans l’univers des animaux, où des millions d’espèces cohabitent, on peut observer de multiples formes relationnelles. Certaines mères vont prendre soin de leurs petits, quand d’autres mettront bas avant de les abandonner. Pourtant, quelle que soit l’espèce, que l’on parle de mammifères ou de reptiles, une harmonie réalisée avant la naissance empêche toute relation mère-enfant de se briser réellement. La naissance, ce n’est pas uniquement l’arrivée de l’enfant ou le développement d’un embryon, c’est tout un processus de gestation durant lequel des émotions vont s’entrechoquer pour créer une harmonie. Quand le serpent commence, par exemple, à construire son œuf à l’intérieur de lui, une harmonie environnementale doit se mettre en place, qui prend aussi en compte la physiologie et la psychologie. S’il n’y a pas assez de lumière ou que la température ne convient pas, la femelle risque d’avorter. Mais on remarque aussi chez les humains que l’environnement a son importance. L’enfant ne naît pas seulement à partir de la génétique, mais de tout un ensemble environnemental qui va conditionner un début de vie, harmonieux ou non.

Les animaux ont-ils le sens du sacrifice ?

Norin Chai : Le sacrifice est un terme totalement conceptuel, à mon sens.  On ne devient un martyr que lorsqu’on entre dans une certaine forme de pensée dogmatique. Bien que nous observions, dans la nature, des comportements sacrificiels, comme la mère qui crie afin d’attirer les prédateurs pour laisser à son enfant le temps de s’en aller, est-ce vraiment un sacrifice ? Oui et non, parce qu’il semble exister une « raison » au niveau génétique. On a remarqué que les animaux ont davantage tendance à se sacrifier pour sauver un pool génétique qui leur est proche. La notion d’individu existe chez les animaux bien sûr, mais je pense que le terme n’est qu’une approximation humaine d’une réalité plus complexe.

Que pensez-vous de cette idée de loi de la jungle par laquelle nous caractérisons généralement le monde animal ? 

Norin Chai : Je pense qu’elle existe, bien sûr. Si vous voyez un orque se nourrir de bébés phoques, je peux vous dire que vous n’avez plus envie de sauver Willy. Les éléphants de mer écrasent les femelles et les petits pour procréer. Il serait en revanche faux de croire que la loi de la jungle se résume à la violence et à la loi du plus fort. Nombre d’études montrent au contraire de l’empathie et de l’altruisme dans les sociétés animales. Darwin, le premier, le souligne. La coopération est d’ailleurs plus présente que le conflit. La vraie nature est cela, ni bien ni mal. Elle est, simplement.

Vous dites, dans votre livre, que les animaux sont détenteurs d’une sagesse perdue par les humains…

Norin Chai : L’idée, c’est qu’a priori, on a tous été des chasseurs-cueilleurs. Nous vivions dans cette forme d’osmose avec notre environnement, et certains d’entre nous le font toujours : les Aborigènes ou les Amérindiens par exemple. Tous les peuples qui sont dits « primitifs » mais qui ne le sont absolument pas pour moi, dialoguent de façon permanente avec tous les êtres qui les entourent. Ce n’est pas une croyance animiste, ou autre, ils sont juste en connexion avec le Vivant. Et cette sagesse-là, les animaux la possèdent. Nous avons perdu cette sagesse en entrant dans le monde de l’imagé, du signifié, un monde de mots, de concepts, d’apparences. Si je vous insulte, vous allez davantage faire attention à mon insulte qu’au pourquoi. C’est la parabole du bouddhiste, qui raconte qu’un fermier reçoit une flèche et, au lieu de se soigner, demande « qui a tiré ? À quoi ressemblait l’archer ? Où vit-il ? » au lieu de penser au plus évident, au plus simple, à savoir, retirer la flèche. On est dans cette recherche de causalité qui n’existe pas, parce que la cause unique elle-même n’existe pas. On a perdu cette notion d’interconnexion, d’interrelation, d’interaction avec tout ce qui vit. On est dans un écosystème qu’on a dichotomisé, qu’on a mis en pièces, sur lequel on a posé des étiquettes.

Les animaux cherchent-ils à communiquer avec nous ? Comment ?

Norin Chai : Ils nous parlent tous les jours. Vous allez en Chine, les gens vous parlent en chinois, sauf que vous n’y comprenez rien. Le vivant, c’est pareil. Les arbres nous parlent, les oiseaux nous parlent, toute la vie, toute la Terre nous parle, sauf qu’on n’entend pas. Nous, on ne leur parle pas, on leur impose. On leur envoie de l’énergie. Quand cette énergie est celle de l’amour, du cœur, des émotions, les animaux les comprennent. 90% de ce que je dis est transmis par l’émotion et non pas par la parole. C’est ainsi que communiquent les animaux. Mais eux aussi vivent dans leur monde. Les chats, par exemple, doivent nous trouver complètement débiles de ne pas comprendre leurs miaulements ou avertissements. S’ils crachent, c’est qu’ils n’ont pas envie qu’on les caresse et qu’ils vont attaquer, mais certains essaient quand même. C’est le rôle du vétérinaire de décoder ces messages et les apprendre aux propriétaires d’animaux.

Peuvent-ils se comprendre entre espèces différentes ?

Norin Chai : C’est une très bonne question. Je pense, pour ma part, que oui, mais c’est un autre niveau de compréhension. Ce n’est évidemment que de la spéculation, mais je dirais que l’animal, tout comme nous, ne se résume pas à un seul niveau corporel. Ce serait tellement naïf et primitif de penser cela. Nous possédons plusieurs couches, dont celle que nous appelons « aura ». 7 couches principales, a priori ; plus, selon certains. La grandeur ne compte pas. Vous pouvez très bien avoir une grande aura mais remplie de souffrance. Les animaux ont cette forme d’aura plus importante que nous, ils sont en connexion permanente. Lorsque je rentre dans les couches de votre aura, c’est comme si je vous touchais, mais vous ne le sentez pas forcément. Les animaux eux, le ressentent. On le note d’un point de vue pratique. Les animaux, en fonction des espèces, ont ce qu’on appelle une distance de fuite. Tant que nous sommes à l’extérieur de cette distance de fuite, nous pouvons nous approcher de l’animal sans qu’il ne s’en inquiète. Puis, il suffit d’un pas pour qu’il s’enfuit. Je suppose qu’on entre dans son champ. Je pense que les animaux, lorsqu’ils sont proches, peuvent se sentir et communiquer ainsi entre eux. Ils communiquent par leurs enveloppes énergétiques, d’une façon consciente. Pour vous donner un exemple concret, les orangs-outangs ne m’aiment pas du tout, parce que je dois les flécher pour les endormir. Quand j’arrive dans leur couloir, ils ont pris l’habitude de me cracher dessus. On a reçu un nouveau mâle orang-outan d’Espagne, qui ne me connaissait pas, mais qui s’est mis au bout de quelques jours seulement à me détester, comme les autres. Je pense donc qu’il y a eu d’une certaine manière une communication intraspéficique (dans la même espèces) et interspécifique (entre espèces différentes). Maintenant, le comment n’est que spéculation personnelle, comme je l’ai dit plus haut.

Supposer que l’on puisse communiquer avec les animaux par la pensée, est-ce que ce serait de la spéculation ?

Norin Chai : Non, je pense que maintenant, je peux le dire, même si j’ai longtemps hésité à parler de ça. Je pense que l’on peut communiquer avec les animaux autrement que par la voix : par la gestuelle, par le corps, par nos propres sensations. Maintenant, il faut se demander ce qu’on entend par « pensée ». Est-ce notre énergie, notre mouvement, notre respiration ? J’ai voulu explorer ce terrain rejeté par la science académique. J’ai élaboré un protocole personnel et me suis fait des petits cahiers de terrain pour collecter mes expériences de communication avec les animaux. J’ai demandé, par exemple, à une personne de me poser des questions sur son animal, dont je ne savais absolument rien, et j’ai essayé, par certaines techniques, par certaines méthodes, d’obtenir les réponses de la part de l’animal lui-même. Pour l’instant, j’en suis quasiment à 90% de réussite. D’un point de vue personnel donc, je me dis qu’il y a là quelque chose à creuser. Maintenant, je ne suis pas un expert, je dis juste que, de mon point de vue, et avec le protocole que j’ai établi, j’ai eu des résultats statistiquement significatifs. Je sais aussi qu’il y a des vétérinaires qui utilisent ces techniques dans le cadre de leurs soins et qui ne vont pas forcément le dire parce qu’ils pourraient être décrédibilisés par rapport aux propriétaires des animaux, s’ils le faisaient.

Faites-vous des soins énergétiques aux animaux ?

Norin Chai : Oui, je ne m’en cache pas, et j’appelle cela des soins complémentaires. Il y a évidemment plusieurs formes de thérapies. Ce qui est très important, c’est de faire la part des choses. Le souci dans ce domaine, c’est que les personnes qui pratiquent la thérapie énergétique ne vont faire que cela et d’autres, à l’inverse, vont se ranger exclusivement du côté de l’allopathie en rejetant tout autre forme de thérapie. On pense, par exemple, que seule la chimiothérapie peut soigner un cancer, alors que plein d’autres techniques complémentaires peuvent contribuer à la guérison. Vous savez qu’il existe des pathologies psychosomatiques et vous aurez beau avaler un tas d’anti-inflammatoires, ils resteront sans effet tant que vous n’aurez pas traité la vraie cause originelle. Bref, tout ça pour dire qu’il existe effectivement plusieurs approches thérapeutiques et que l’énergétique en fait partie. Malheureusement, des gens qui ne sont pas vétérinaires ont tendance à décrédibiliser ces techniques en pensant qu’on peut tout soigner à travers elles. C’est à ce moment-là que l’on fait des bêtises ou que l’on entre dans des dogmes. Ces choses-là doivent être, à mon avis, contrôlées, approchées avec rigueur, parcimonie, avec un esprit scientifique. Je ne dis pas que seuls les vétérinaires peuvent pratiquer, mais il est vrai que seuls les vétérinaires peuvent poser un diagnostic a priori plus proche de la réalité. Ou un Aborigène, mais lui est bien au-delà.

Les animaux ont-ils la notion du temps, ou vivent-ils plutôt dans un éternel présent ?

Norin Chai : C’est une question qui me hante depuis plusieurs mois. Vous savez que maintenant, le temps est un terme conventionnel. Déjà, à l’époque d’Einstein, il était relatif. Pour les physiciens quantiques d’aujourd’hui, le temps n’existe pas. Ils retirent cette variable de leurs équations. Cela signifie que si le temps est un concept, et a fortiori un concept humain, il n’a pas lieu d’être chez les animaux. Ça, vous ne le lirez nulle part, c’est le fruit de ma propre réflexion. Je dirais que les animaux ont un continuum présent à partir duquel ils modèlent leur futur. On a démontré – et c’est paru en 2018 dans la revue Nature – que les orangs-outans avaient la notion du futur, d’un point de vue scientifique, académique, classique. Un jour, le mâle indique qu’il va aller dans telle direction. Les chercheurs ont observé que le lendemain, seules les femelles se rendent dans la direction en question, alors que les autres mâles ne bougent pas. Sa venue était donc programmée et les femelles ont suivi. Il y aurait donc, a priori, une notion de temps futur. Idem pour le passé. La revue Science Advances a évoqué le fait que quand certaines femelles orangs-outans voyaient un danger, elles le laissaient passer et attendaient 20 minutes pour crier. Il y a donc une notion de passé dans cette annonce à retardement. Maintenant, si je reviens à ce que je disais au début, que la notion de temps est conceptuelle, quel est ce temps que les animaux ressentent ? À vrai dire, je n’en sais trop rien. Peut-être comme je le disais, qu’ils vivent dans un continuum présent et qu’ils ne différencient pas le passé et le futur. Leur futur serait une probabilité déjà existante. Ils ne se disent peut-être pas que le futur « n’existe pas encore » mais qu’il y a plusieurs probabilités à le rendre « existant ».

Qu’est-ce que vous nous conseilleriez pour améliorer notre compréhension du monde animal et de la nature, en cette période de crise écologique ?

Norin Chai : Je n’ai qu’un seul conseil, toujours le même, c’est de se connaître soi-même. Parce que la crise écologique est pour moi une crise de soi, tout ce qu’on voit autour de nous n’est juste qu’un miroir de ce qui nous arrive à nous, et s’il y a autant de crises, c’est que la Terre nous parle en disant : « tu vas te réveiller, oui ou non ?! » Comment se rapprocher du monde animal et de la nature ? D’abord en se rapprochant de soi, car on est la Nature, on est l’animal, on est le monde et, ces conflits environnementaux, climatiques, tout ce que vous voulez, sont d’abord en nous. Cherchez ce qui est enfoui sous les dogmes et les croyances, toutes ces carapaces sociétales. Comment ? Il ne suffit pas de l’intellectualiser, il faut l’appliquer. En Occident, on croit qu’il suffit d’une lecture d’ouvrages comme Le pouvoir du moment présent d’Eckhart Tolle ou encore Les Quatre Accords Toltèques de Don Miguel Ruiz, pour avoir intégré l’essentiel. Ce que j’ai appris pour ma part à travers le bouddhisme, c’est que pour intégrer, il faut appliquer. Voilà la différence. S’il n’y a aucun travail sur soi, ça ne fonctionne pas. C’est comme si vous appreniez la chirurgie avec des livres. Tant que vous n’avez pas pris le bistouri, vous ne savez pas opérer. Tant que vous n’avez pas appris à parler avec votre corps, comment voulez-vous établir un contact avec la Nature ? Comment voulez-vous entendre ce qui, en vous, dit « écoute-moi » ?

 

Propos recueillis par Aubry François et Nathalie Cohen

Portrait © Astrid di Crollalanza