Article

Les conseils santé du Dr V. : Démystifier la Vérité

Catégorie(s) : Art de vivre, Bien-être, Développement personnel, Nature, Philosophie, Sagesse & spiritualité, Santé, Tribune

Chers lectrices, chers lecteurs, puisque mon cabinet de soins est en panne, je m’attarde sur vos terres absurdes et dans vos eaux troubles. C’est stupéfaite que j’arpente la pourriture, le printemps et ses mascarades. Se retrousser les manches, peut-être, voilà l’horizon de chaque homme, de chaque femme, et du corps médical. Recoudre, relier ce qui, depuis déjà quelques siècles, a été savamment détricoté, écartelé puis érigé en Vérité, voilà ma modeste mission. Or, comme le disait mon ami Albert (Einstein), rien n’est plus proche du vrai que le faux.

Dernièrement, je me suis beaucoup promenée dans vos cercles de développement personnel. Pour comprendre mon agacement, je me suis attelée à dépiauter comme un oignon vos pratiques, vos postures, les innombrables techniques destinées à accompagner la quête d’un Graal appelé vrai moi, être authentique, ou encore enfant intérieur. Certains éclairés clament avoir rencontré leur être véritable à la suite d’un travail sur leurs blessures. Quelques-un, appelés aussi coachs, transmettent ensuite fiévreusement leurs outils. D’autres se déclarent volontiers en chemin – sous-entenduvers eux-mêmes, semant joyeusement ce champs lexical initiatique qui ne cesse de m’interloquer.

Je m’excuse pour mon manque de délicatesse auprès de celles et ceux qui trouvent dans cette recherche un sens à l’existence. Mais pardonnez-moi, toutes ces formulations me grattent. D’abord, elles sont assénées, martelées (donc irritantes), et ensuite, elles mettent en lumière la tyrannie mielleuse d’une quête impossible ! Cette croyance, très répandue, qu’en chacun de nous repose un être véritable m’inquiète profondément et me pose question. L’authentique soi-même est-il un bloc immobile où une substance en mouvement ? Une toile de fond vierge, incorruptible ou une matière malléable ? La réponse ne va pas de soi mais semble unanime : cette vérité est unique, immuable, permanente… à l’image de Dieu. Aurait-il glissé depuis le ciel jusqu’à votre cœur ? Pourquoi pas ? Il fallait bien le mettre quelque part… Or, ce Dieu du dedans n’a pas changé ses habitudes : il sait tout, entend tout, voit tout, il est parfait, plein, il est amour et se suffit à lui-même. L’être pur, vrai, authentique au fond de soi est aussi abstrait et intangible. Cette quête peut-elle engendrer autre chose qu’une immense frustration ?

Le vrai moi n’est qu’un concept, et ce qui m’inquiète, c’est précisément que l’on soit tendu vers un concept étranger à la vie elle-même. L’idéal d’une vérité stable, prostrée à l’intérieur de soi, coupe l’humain de ce qui le fonde : le monde sensible, et donc la relation, l’expérience, le mouvement. Pourquoi diable les humains refusent-ils d’être simplement les fragments d’une nature en perpétuelle mutation ? Mon ami Jean-Claude (Van Damme), le formule ainsi : « en vérité, la vérité, il n’y a pas de vérité !… »

Il suffira (ou pas) de lire ou relire Platon, puis Saint Augustin, pour constater l’enracinement de cette conception dualiste qui d’un côté valorise le vrai, l’esprit, la lumière, et de l’autre méprise le faux, la chair, l’ombre. Le Bien et le Mal. Nous en sommes encore là, sinon dans nos perceptions, au moins dans notre vocabulaire. Mais trêve d’érudition, passons à la prescription. Vous qui êtes friands de vérité, je vous invite à en trouver une ailleurs qu’en votre intérieur. Prenez un papier, un crayon. Regardez par la vitre d’une fenêtre fermée. Décrivez ce que vous voyez sans métaphore, sans “je”, sans “moi”. Laissez infuser. Envoyez-moi le texte si vous le désirez (soinartistique@gmail.com).

Bon rétablissement,

Dr V. (Lisa Diez)

 

Photographie : Milo Blond

 

Lisa Diez est une chercheuse tout-terrain. Depuis sa tendre enfance, elle ausculte avec passion les facettes du vivant, du sensible, de l’invisible et déniche dans la matière les formes qui les relient. Plasticienne, clown, auteure mais aussi formatrice et médiatrice artistique, elle invite les personnes à plonger dans l’expérience de la création.