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Goûtez à l’amour inconditionnel avec Blanche de Richemont

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Il est des instants suspendus qui nous restent en mémoire jusqu’à la fin. Le regard, le geste, le mot de soutien apparaissant quand on s’y attend le moins et qui nous dit : « Tu n’es pas seul dans la tempête, j’en suis le témoin ». Nombreux sont ceux qui s’étonnent de la tendresse de ces cœurs ouverts à l’autre, n’attendant rien en retour, répondant simplement « oui ». Quelle est cette énergie d’Amour bienfaitrice qui se meut au travers de l’humain, qui se fraye un passage par le biais des initiations que nous présente la vie ? Dans son livre Amours inconditionnelles, publié en 2021 aux Éditions de L’Observatoire, l’écrivaine, journaliste et philosophe Blanche de Richemont nous invite à suivre son exploration de l’essence de l’amour grâce à différentes rencontres sensibles offrant des éclairages poétiques, amoureux, spirituels et personnels. Son cheminement nous encourage à répondre présent à l’appel de notre âme, à plonger en nous-même pour toucher le mystère d’un abandon confiant en la vie, enfin devenir toujours plus conscient de notre liberté fondamentale : à savoir aimer, encore et encore, et ainsi faire l’expérience de l’infini.

Happinez : Qu’avons-nous à apprendre des enfants en matière d’amour ?

Blanche de Richemont : L’amour inconditionnel, c’est aimer sans attendre en retour. Et les enfants nous enseignent cet amour-là jusqu’à la fin de notre vie. Des nuits blanches du nourrisson aux crises d’adolescences, puis au vertige de leur vie de jeunes adultes, nous faisons de notre mieux pour les accompagner. Nous n’agissons pas ainsi dans l’attente qu’ils nous rendent quoi que ce soit en retour, mais parce que c’est plus fort que nous. Dès que nous mettons des conditions à notre amour, nous ne sommes plus dans l’amour mais dans une négociation. De plus, les enfants nous confrontent et nous éprouvent sans cesse, ils nous poussent à aller chercher en nous une patience et une attention jusqu’alors inconnues.

Je crois aussi que beaucoup d’enfants aiment leurs parents de manière inconditionnelle car ils sont parfois prêts à tout pour les protéger même s’ils les font souffrir. Il s’agit là de l’amour des origines qui nous façonne et nous colle à la peau quel que soit le chemin que prennent nos relations avec nos parents. Un jour ou l’autre l’enfant s’éloigne de ses parents pour voler de ses propres ailes et les parents doivent encore montrer leur amour en les laissant partir, en ne cherchant pas à les retenir. Les parents doivent donner des ailes tout en restant un refuge. Ce pourrait être une définition de l’amour.

N’est-il pas trop audacieux d’envisager de vivre l’amour inconditionnel à tout instant de notre vie, comme des saints ?

Si les saints incarnent cet amour inconditionnel, c’est-à-dire un don absolu d’eux-mêmes au divin, aux autres, à la vie sans chercher de profit, ni de plaisir, juste pour la joie de s’offrir au monde, nous, nous pouvons seulement le vivre par fulgurance. Avoir conscience de ces moments si simples, ordinaires, discrets, magnifiques où nous aimons sans rien attendre, agrandit notre vie. À mon sens, nous sommes sur Terre pour grandir en amour. Il ne s’agit pas de ressembler aux saints, mais de se ressembler. Là réside la grande audace. Oser être soi, c’est-à-dire un cœur battant, car au fond, nous ne rêvons tous que d’amour. Sous toutes ses formes.

Sainte Thérèse d’Avila disait que Dieu réside aussi dans les casseroles. Cela signifie que chaque geste s’il est empreint d’amour vise un mystère. Je ne crois pas aux grandes paroles sur l’amour, je ne crois qu’aux gestes simples, attentionnés qui éclairent notre vie et lui offrent plus de chaleur. J’ai connu des personnes qui parlaient de Dieu de manière sublime mais étaient incapables d’aider à simplement laver une casserole… Dans les monastères zen, les grands maîtres se révèlent dans la façon dont ils lavent le riz. L’amour se dévoile dans les détails. Tout ce que nous faisons peut faire signe vers une dimension plus haute.

Quelle est la limite entre amour et sacrifice ?

Dans mon livre, j’ai écrit une partie qui s’appelle “Bonne poire”. J’étais en vacances avec des amis et pendant que je faisais la cuisine, eux se prélassaient au bord de la piscine. Je me suis alors demandé si j’étais dans l’amour ou une bonne poire. J’ai mené une véritable enquête pour répondre à cette question. Et j’ai découvert deux choses, la première est que tout ce que nous faisons avec amour, nous le faisons sans effort, cela nous porte et nous semble naturel. La seconde est qu’aimer, c’est savoir dire non. Car nos petites lâchetés et l’acceptation des petits abus quotidiens nous blessent et n’aident pas ceux qu’on aime à évoluer car ils se complaisent dans une attitude qui les enferment. J’ai raconté l’histoire de cette mère juge pour délinquants qui a dénoncé son fils trafiquant de drogues. C’est ainsi qu’il est sorti du cercle infernal. Si elle l’avait caché ou lui avait donné de l’argent pour le protéger, elle serait devenue une bonne poire car elle aurait vécu un enfer sans pouvoir l’aider à en sortir. Il lui fallait un détonateur fort pour changer de vie. Parfois rejeter son propre fils est une preuve d’amour… C’est un sacrifice, car c’est le renoncement à toutes les idées que l’on se faisait de l’amour. Mais “sacrifice” signifie “rendre sacré”…

En quoi donner sans rien attendre en retour peut-il être considéré comme un acte de résistance dans une société qui nous incite parfois à expérimenter les liens comme un échange mercantile ?

Tout acte de réel amour est un acte de résistance lumineuse dans une époque matérialiste. Je parle d’un amour qui n’est pas un besoin, un marchandage du cœur, une objectivation, la recherche de son intérêt. On confond souvent amour et besoin. Quand l’amant dit à l’être aimé : « J’ai besoin de toi », il faudrait fuir en courant. Car si l’amour nous enchaîne et répond à nos besoins, ce n’est pas de l’amour, mais une forme d’amour. La résistance dans une période où les besoins sont rois et doivent être sans cesse comblés, c’est dire : « Je t’aime puisque je n’ai pas besoin de toi. Je t’aime pour ce que tu es, simplement ».

Que nous reste-t-il à la fin de notre vie si ce n’est l’amour donné, l’amour reçu ? Tout le reste ne compte plus au seuil de la mort. Nous rêvons tous de nous envoler avec une main d’amour dans la nôtre. Nos possessions n’ont plus aucune valeur face à cet instant de vérité pur, l’instant du cœur sans masque, l’instant de l’âme.

Quelle est la place du corps dans votre approche de l’amour ?

Je me suis très tôt intéressée au tantrisme. Car j’ai vite ressenti que l’acte sexuel allait au-delà du simple plaisir. J’ai ressenti que le corps qui se donne et s’abandonne vise un mystère qui lui échappe. Que dans ce mystère loge un amour inouï. On aime faire l’amour pour se défaire en lui. Si le tantrisme est un courant indien millénaire qui me semble très loin d’une mentalité occidentale, il fait néanmoins sens dans cette aspiration à prendre soin des sens. L’union des corps n’est jamais anodine. Elle peut se vivre comme une union sacrée où soudain le ciel s’ouvre. Il ne s’agit pas tant de chercher son plaisir ou celui de l’autre mais de s’unir et laisser faire le mystère ; le laisser guider nos gestes pour que les peaux à peaux soient des cœurs à cœurs.

Mais le lien entre l’amour et le corps est encore plus large, il enveloppe la vie entière. Il se loge dans la façon dont on donne la main, dont on tient une fleur, la façon dont on accueille le jour qui se lève ou l’eau sous la douche. Tout ce que nous rencontrons ou ressentons peut être un moment d’amour. Une musique, un parfum, une terre, un bon vin. Alors parfois on dit seulement merci d’aimer sans raison, juste pour le bonheur de vivre avec tous ses sens et de se laisser cueillir par la magie du monde. Pour celui qui aime, le corps écoute.

Pourquoi lier amour infini et confiance absolue en la vie ?

Le Dalaï Lama soutient que la vie est dirigée par deux émotions centrales : l’amour et la peur. Selon lui, quand il y a de la peur, il n’y a pas d’amour. Il écrit : « La peur est l’énergie qui contracte, referme, attire, court, cache, entasse et blesse. L’amour est l’énergie qui s’étend, s’ouvre, envoie, reste, révèle, partage et guérit ». Ainsi, lorsque l’on aime, on ne retient pas, on se n’accroche pas, on a confiance. Et c’est en cela que l’amour donne des ailes car il ne blesse pas l’autre avec ses peurs. Aimer la vie c’est avoir confiance en elle, confiance en son pouvoir de régénérescence et de métamorphose. Aimer la vie, c’est traverser les périodes douloureuses en se laissant transformer par elle, confiants en cette faculté qu’ont la nature et l’homme à renaître sans cesse. La confiance est donc le langage secret de l’amour. Si notre amour est plein de peur, ce n’est pas de l’amour, c’est de la peur. Vijayananda, le maître que j’allais voir en Inde me répétait : « Aimer, c’est penser chaque jour : je te veux du bien ». Et avoir peur pour l’autre, ce n’est pas vouloir du bien, c’est manquer de confiance en lui et à sa faculté de rebondir, de prendre des chemins de traverse et d’apprendre d’eux. Dire : « Je crois en toi » rend plus fort que de dire : « J’ai peur pour toi ». Car au fond, nous sommes tous infiniment plus capables que nous l’imaginons.

Selon vous, la notion de couple favorise-t-elle ou fait-elle plutôt obstacle à cette communion avec le Tout ?

 Il existe plein de couples initiatiques qui aspirent à grandir ensemble. L’amour dans un partage si intime est une grande initiation, une grande aventure. Car vivre avec quelqu’un tous les jours c’est apprendre tous les jours à aimer. En amour comme dans tout chemin initiatique, on n’arrive jamais quelque part de manière définitive, chaque matin est un nouveau départ. À mon sens, chaque moment d’amour vrai est un moment d’union avec le mystère qui nous entoure. Mais il ne se limite pas au couple. Chez les brahmines en Inde, la caste des prêtres, quand les enfants sont grands et autonomes, les parents s’isolent ensemble pour méditer, puis, ils s’isolent l’un de l’autre. À un certain niveau l’amour inconditionnel prend la forme du détachement car il rayonne sur tout sans s’attacher. Mais je ne suis pas capable d’énoncer de règles, je crois que nous avons tous une voie qui nous est propre. Si l’on choisit de grandir en amour, tout devient chemin. C’est notre attitude mentale qui favorise ou fait obstacle à notre réalisation. Mais il est vrai qu’il y a quand même des modes de vie plus ou moins propices à une forme de paix intérieur. Le trouble et l’agitation nous éloignent de nous-mêmes.

Comment dépasser ses peurs et ouvrir son cœur ? 

En pratiquant chaque jour des gestes gratuits, des gestes de lumière afin qu’ils deviennent spontanés, qu’ils fassent parti de nous et deviennent cellulaires. Plus l’amour est présent dans nos vies, plus la peur s’en va d’elle-même. Mais il s’agit de choisir vraiment ce chemin, de ne pas se contenter d’en rêver, d’oser la métamorphose et la mise à bat de tous nos schémas. L’amour inconditionnel sort de toutes les cases puisqu’il est sans conditions. En amour, il n’y a pas d’impossible, mais un possible à chaque instant. L’amour inconditionnel dit : ne juge pas, aime. Malgré ta blessure, malgré ta peur, malgré ta rancune, aime plus fort, plus haut, autrement, pardonne. Et poursuis ta route vers une étoile inaccessible qui éclaire et guide ta vie. Alors la peur n’est plus un problème, elle est juste une étape à traverser. Il y a une façon de rendre nos vies plus aimantes, c’est de se poser cette question : « Dans cette situation, que ferait l’amour ? ».

 

Propos recueillis par Lara Turiaf

Photographie : Nikos Aliagas