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Dr. Elizabeth Blackburn, prix Nobel de médecine : vivre plus longtemps en bonne santé

Catégorie(s) : À découvrir, Art de vivre, Bien-être, Développement personnel, Nature, Rencontres, Santé

Lauréate du prix Nobel de médecine pour ses découvertes importantes dans le domaine du vieillissement cellulaire, le Docteur Elizabeth Blackburn participera, le 28 septembre 2019, au colloque “Santé, Méditation et Conscience” (www.sante-meditation-conscience.com), organisé au Grand Rex de Paris par les éditions Guy Trédaniel et l’Université Interdisciplinaire de Paris (UIP). Dans cette interview exclusive, la biologiste moléculaire nous fait entrer dans l’univers microscopique des “télomères” et de la ”télomérase”, acteurs essentiels de la protection de l’information génétique, et nous transmet des pistes précieuses pour vivre plus longtemps en bonne santé.

Happinez : Comment en êtes-vous arrivée, dans les années 80, à étudier les télomères et de quoi s’agit-il exactement ?   

Elizabeth Blackburn : Ma carrière a commencé avec un organisme unicellulaire appelé Tetrahymena. Cet organisme, que l’on nomme aussi “créature des mares” a été pour moi l’opportunité d’étudier le mystère fondamental qui m’intéressait tant : ces paquets d’ADN dans nos cellules que l’on nomme les chromosomes. En réalité, je m’intéressais à l’extrémité des chromosomes, les télomères. On pensait à l’époque que les télomères protégeaient l’extrémité des chromosomes pendant la division cellulaire. Mais moi, je voulais connaître le but réel des télomères, et pour cela, il allait m’en falloir un paquet. C’est alors que mon petit Tetrahymena est entré en jeu. Il possède plein de petits chromosomes linéaires, environ 20 000. Donc un tas de télomères. J’ai alors découvert que les télomères constituent un segment spécifique porteur d’ADN non-codant à l’extrémité des chromosomes. Il faut le voir comme le morceau de plastique qui se trouve aux bouts de vos lacets. Il protège le lacet, ou le chromosome, pour éviter qu’il ne s’effrite.

 

Happinez : Pourquoi les télomères raccourcissent-ils avec le temps et quelles sont les conséquences de ce phénomène ?

Elizabeth Blackburn : Les télomères raccourcissent avec le temps pour deux raisons. La première est que les cellules, durant leur division, doivent réaliser une copie complète de tous leurs gènes sans pouvoir recopier les extrémités mêmes de l’ADN chromosomique. La seconde est que même lorsque les cellules ne se divisent pas, l’ADN situé au bout des chromosomes peut parfois être endommagé. Il est en fait très sensible aux atteintes dues à l’oxydation et une partie des télomères va donc se briser et se détacher. Cela se produit de manière assez inévitable et les conséquences sont les suivantes : si une cellule dont les télomères sont trop courts est détectée, elle détecte elle-même qu’il y a eu un dommage à l’extrémité du chromosome et envoie beaucoup de signaux qui vont empêcher les cellules de se répliquer, entraînant même une interruption de leur fonctionnement. En aval, chez les humains, il peut se traduire par toutes sortes de choses comme le diabète, les maladies cardiaques et même certains types de démences. Face à ce raccourcissement qui peut se produire rapidement, les cellules ont créé des mécanismes de défense en développant notamment la télomérase, qui reconsolide l’ADN.

 

Happinez : Pourriez-vous nous en dire plus sur cette enzyme nommée télomérase que vous avez découverte ?

Elizabeth Blackburn : Revenons-en à la créature des mares, Tetrahymena. Dans son cas, ses cellules ne vieillissent pas, ni ne meurent. Ses télomères ne sont pas raccourcis par le passage du temps. Ils peuvent même parfois s’allonger. Il y a autre chose qui entre en jeu, quelque chose qui ne se trouve pas dans les manuels scolaires. Au laboratoire, quand je travaillais avec mon étudiante Carol Greider, nous avons lancé une série d’expériences et nous avons découvert quelque chose dans ces cellules. Elles possèdent une enzyme inédite, qui permet la reconstitution et l’allongement des télomères et que l’on appelle la télomérase. Lorsque nous avons retiré la télomérase de notre créature de mares, ses télomères ont rapetissé et ont fini par mourir. C’est donc grâce à la richesse de sa télomérase que notre créature des mares a le pouvoir de ne pas vieillir.

 

Happinez :  Le but de ces recherches sur la télomérase est-il de vivre plus longtemps, voire d’accéder, in fine, à une forme d’immortalité ?

Elizabeth Blackburn : Notre recherche n’a certainement pas pour objectif d’atteindre l’immortalité mais plutôt celui d’augmenter la durée de vie en bonne santé. Au-delà du raccourcissement des télomères, nous savons que d’autres procédures entrent en jeu dans le corps humain qui rendent les personnes malades et réduisent leur durée de vie. Il nous est possible de faire croître des cellules dans le cadre très artificiel du laboratoire, celles-ci pouvant effectivement continuer à se multiplier s’il leur est fourni un supplément de télomérase. Mais ce qu’il se passe dans notre organisme est beaucoup plus complexe. Ce que nous savons maintenant avec certitude, c’est que maintenir la télomérase dans les meilleures conditions possibles constitue un facteur pouvant diminuer la probabilité ou les chances de développer une maladie grave comme celles que nous avons évoquées plus haut. La durée de vie des humains étant déterminée par de nombreux facteurs qui ne sont pas encore franchement bien compris à l’heure actuellement, nous savons donc maintenant que nous devons garder cette partie du processus de vieillissement aussi saine que possible. Quel est l’intérêt de vivre 100 ans si vous êtes en mauvaise santé la moitié de votre vie ? Le maintient des télomères et celui de la santé sont étroitement liés.

 

Happinez : Peut-on contrôler la longueur de nos télomères afin d’améliorer notre santé et notre bien-être sans augmenter les risques de développer un cancer ? 

Elizabeth Blackburn : Malheureusement, ou plutôt fort heureusement, il n’existe aucun médicament qui augmente de façon sûre l’activité de la télomérase chez l’homme car nos cellules courent toujours un risque de devenir cancéreuses, processus que la télomérase facilite.

Nous savons donc qu’augmenter la télomérase n’est pas une bonne solution. Mais il en existe d’autres qui ne coûtent rien et qui peuvent favoriser la préservation des télomères : faire de l’exercice, bien dormir, trouver le moyen de faire face le mieux possible aux situations stressantes ou encore pouvoir compter sur un réseau de personnes qui nous soutiennent dans la vie. Bien entendu, toutes ces propositions doivent se compléter car l’une d’entre elles ne changera pas nécessairement la donne.

Il y a les décisions que chacun peut prendre, et d’autres que nous pouvons tous prendre en tant que société, comme par exemple le fait de financer des programmes de santé spécifiques aux femmes enceintes. Cela nous semble évident, mais les grossesses ne se passent pas toujours aussi bien qu’on le pense. Nous avons vu que les mères qui vivent une grossesse chargée de stress ou qui avaient été privées d’une alimentation saine ou suffisante donnaient naissance à des bébés aux télomères plus courts que ceux des mères ayant eu la possibilité de bien se nourrir et d’éviter les situations stressantes.

Les situations sociales de violence, ou par exemple une vie dans des quartiers ne donnant pas accès à une bonne nutrition ou à des espaces verts, ont des effets aggravants sur les télomères, comme on le voit aux États-Unis. Nous devons donc assumer notre responsabilité individuelle autant que nous le pouvons afin de produire des conséquences positives sur les politiques sociales, sur la politique et sur l’économie en général.

 

Propos recueillis par Nathalie Cohen et Aubry François

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