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Choisissez-vous ou êtes-vous choisi ?

Catégorie(s) : Art de vivre, À la une, À découvrir, Psychologie, Développement personnel

Choisissons-nous notre destinée ou sommes-nous guidés par le destin ? Petite philosophie sur de grands choix.

“ Vos pensées, vos actes, vos habitudes et votre caractère déterminent ce qu’il advient de votre vie. ”

Un jour, il y a plusieurs années, j’ai refusé une invitation qui aurait pu changer radicalement ma vie. Je n’en avais pas encore conscience. Ce n’est que plus tard que j’ai découvert quelle chance j’avais laissé passer, et plus tard encore que j’ai compris pourquoi. La situation ? On m’avait invitée à une nouvelle émission de télévision qui devait être diffusée en direct. Je devais y commenter brièvement un événement de la semaine précédente. Si l’expérience se révélait concluante, je pouvais devenir l’éditorialiste attitrée de l’émission. J’étais honorée que l’on fasse appel à moi, et cela me semblait un défi passionnant. Malheureusement, je n’étais pas libre le soir de la diffusion, car j’avais prévu une sortie avec mon compagnon. Il avait déjà acheté les places pour le spectacle. J’ai donc décliné l’invitation. « Après tout, pensai-je alors, ma vie sentimentale prime sur ma carrière. » La télé ne s’en soucia guère – les candidats ne manquaient pas – et une autre femme obtint le poste et devint par la suite une présentatrice célèbre et populaire.
La soirée avec mon compagnon ne se déroula quant à elle pas du tout comme je l’avais espéré. Je venais de faire un choix important pour notre couple et je m’attendais donc à ce qu’il me témoigne encore plus d’amour et d’attention. Mais nous n’étions pas encore installés dans nos confortables fauteuils rouges qu’il me fit part de son nouveau projet : il allait écrire un roman érotique avec une autre femme. « Quoi ! criai-je, verte de jalousie rien que d’y penser. C’est pour ça que j’ai refusé ce programme télé ? Si tu fais ça, c’est terminé ! » À l’entracte, je suis tombée dans les escaliers. De retour à la maison, couverte de bleus et d’éraflures, je commençai à regretter ma décision. Cette chance en or de me lancer à la télévision venait de me passer sous le nez, tout ça pour ce coureur de jupons ! Pourquoi fallait-il toujours que je privilégie ma vie amoureuse aux dépens de mes propres intérêts ?

Le libre arbitre : une illusion ?
On peut en effet se demander pourquoi nous prenons certaines décisions plutôt que d’autres. Certains croient que tout est écrit d’avance, que je n’avais d’autre choix que de prendre cette décision, car tel était mon destin à ce moment-là. Aussi étrange que cela puisse paraître, cette conception est partagée par certains scientifiques et cercles spirituels. Dans le monde des sciences, la question de savoir si l’homme dispose ou non d’un libre arbitre est loin de faire l’unanimité, et certains neurologues défendent mordicus que le libre arbitre est une illusion. Nous croyons faire des choix importants, mais il n’en est rien, car tout notre parcours serait déterminé depuis longtemps. Notre inconscient jouerait un rôle bien plus important que ce que l’on veut bien croire, comme l’attestent certaines expériences en laboratoire et cet inconscient serait en grande partie défi ni par notre passé. On appelle cela le “déterminisme”. L’idée est que les gènes que nous possédons depuis la naissance, mais aussi l’éducation qui nous a formés, les circonstances dans lesquelles nous vivons, la météo qu’il a fait un certain jour et toutes sortes d’autres facteurs dictent nos choix. Notre “moi” est convaincu qu’il prend toutes les décisions, alors qu’en réalité il ne ferait que les justifier a posteriori.
D’autres neurologues s’opposent à cette conception et avancent que chaque choix est réalisé de façon partiellement inconsciente, mais que nous sommes malgré tout en mesure de nous y opposer grâce à notre “moi” conscient. Nous sommes fortement influencés par notre passé et par l’environnement dans lequel nous évoluons, mais nous disposerions en quelque sorte d’un droit de veto.
On retrouve à peu près le même débat, formulé certes en d’autres termes, au sein de plusieurs courants spirituels. Les uns défendent que, quoi que nous fassions ou pensions, notre destinée est déjà écrite depuis longtemps dans le grand livre de Dieu. Jadis, l’homme disposait de différents dieux spécialement affectés à cette écriture de notre vie. Les Grecs, par exemple, vénéraient les Moires, les “divinités du destin”, qui étaient au nombre de trois : Clotho tissait le fil de la vie de chaque homme ; Lachésis l’enroulait ou le déroulait, selon la portée de la vie en question ; et Atropos le coupait au moment prédestiné de la mort.
De son côté, l’hindouisme voit les choses différemment et croit au karma. La manière dont nous avons mené vos vies antérieures détermine en grande partie notre vie actuelle et le sort de notre personne. Nous sommes donc la cause de ce que nous vivons actuellement, mais tout cela s’est joué lors de nos précédentes vies et nous pouvons donc difficilement culpabiliser dans cette vie-ci. Nous devons vivre avec, et faire de notre mieux. C’est ainsi que nous pouvons recréer un karma positif.
Dans l’islam, les croyants se réfèrent, pour tous les événements, qu’ils soient bons ou mauvais, à la volonté d’Allah. « Inch Allah » (si Dieu le veut), ajoutent-ils souvent au moment de prendre une décision. Sans cela, rien ne se produira.

Semer et récolter
Croire en une destinée écrite à l’avance n’est pas forcément absurde. C’est en tout cas extrêmement rassurant, car cela nous exonère de toute responsabilité à l’égard de ce qui nous arrive. Mais tout n’est pas rose pour autant.
Pour le christianisme – la tradition qui a façonné notre culture et qui nous a donc, nous aussi, façonnés –, la question de savoir si Dieu a tout prévu ou non fait encore débat. La Bible dit d’une part que rien n’échappe à la volonté de Dieu, mais que, d’autre part, Dieu a clairement fait l’homme en lui insufflant cette liberté qui le pousse à désobéir parfois. Toutes les interprétations sont donc possibles, mais disons pour simplifier que les défenseurs du “libre arbitre” ont gagné, et que c’est à cela que nous, Occidentaux, devons notre singularité, ce sentiment de maîtrise sur notre propre vie.
La pensée présentée dans le livre Le Secret en est l’un des plus beaux exemples actuels. L’idée est que vous pouvez demander tout ce que vous souhaitez à l’univers, qui se chargera de vous le procurer. Un peu naïf, me direz-vous peut-être. Mais le fait que tout ce que vous pensez et désirez
infl uence d’une manière ou d’une autre le cours de votre vie n’est pas si fou. Ne sommes-nous pas en permanence en train de choisir ? Nous choisissons avec nos pieds, comme on dit – par nos actions quotidiennes. Ce que vous faites, ou non, vous pousse dans une certaine direction. Même ce que vous pensez ou ne pensez pas y contribue. Lorsque j’étais étudiante, j’avais écrit sur le mur une citation du poète américain Ralph Waldo Emerson, pour ne pas l’oublier : « Sow a thought, reap an action / sow an action, reap a habit / sow a habit, reap a character / sow a character, reap a destiny. »
Sème une pensée et tu récolteras un acte. Sème un acte et tu récolteras une habitude. Sème une habitude et tu récolteras un caractère.
Sème un caractère et tu récolteras une destinée.
Vos pensées, vos actes, vos habitudes et votre caractère définissent ce qu’il adviendra de votre vie. « Vous êtes ce à quoi vous pensez toute la journée », a dit également ce même poète. Cela revient presque au déterminisme que j’évoquais plus tôt, car votre vie est inévitablement la conséquence de votre attitude, de votre état d’esprit. En même temps, cela vous renvoie à nouveau à votre responsabilité. Mais cela dédramatise tous ces moments de choix cruciaux, aux conséquences potentiellement dramatiques. Je n’ai ainsi plus de raison de regretter cette soirée, car ma carrière ne dépendait pas exclusivement de mon refus de participer à une émission de télé. Si j’étais vraiment née pour devenir présentatrice, je m’y serais attelée bien plus tôt. Au lieu de cela, mes pensées, mes actes, mes habitudes et mon caractère m’ont poussée à mener une vie d’auteure. Et cela me convient très bien. Cela me correspond.

Écrit dans les étoiles
Qu’en est-il de l’astrologie ? Notre destin n’est-il pas écrit dans les étoiles ? En grande partie sans doute, mais pas totalement. C’est en tout cas l’avis de l’astrologue Gerhard Toonder. Il avait commencé à étudier l’astrologie pour en démontrer toute l’absurdité. Après s’y être intéressé de très près, il constata que cette discipline n’était pas du tout insensée et que l’horoscope lié à la naissance permettait de prédire de nombreux éléments de la vie d’un individu. « Aussi fou que cela puisse paraître, vous êtes fortement défini par la position des étoiles au moment de votre naissance, dit-il. Mais il reste de la place pour les choix individuels. Si vous avez, par exemple, Neptune en cinquième maison, vous aurez naturellement tendance à privilégier une vie spirituelle. Vous aspirerez à l’éveil, au nirvana, ou quel que soit le nom que vous lui donnez. Par contre, l’horoscope ne vous dira pas si vous terminerez moine dans un monastère zen ou junkie dans le caniveau. Cela dépendra de vos propres choix. »
Un détail qui est tout sauf anodin… Que vous gravissiez le sommet ou dévaliez la pente, c’est à vous seul que revient ce choix fondamental, et heureusement ! Il serait triste que nous ne soyons que des acteurs de théâtre coincés dans le scénario de l’un ou l’autre grand écrivain, sans avoir notre mot à dire. Les neurologues qui croient que vous pouvez exprimer votre veto face aux impulsions émanant de votre inconscient ont donc raison. Vous êtes ainsi guidé – par des facteurs intérieurs et extérieurs – vers un certain choix, mais vous conservez cette petite voix capable de dire non si vous sentez que quelque chose ne vous convient vraiment pas.
Parmi toutes ces pensées, tous ces actes, habitudes et traits de caractère se trouve un moment magique de liberté, une ouverture, une porte vers une autre possibilité.

Le cocher et le maître
La clé du cheminement spirituel réside en fait dans cette instance mystérieuse capable de dire non, de se défaire du passé. Gurdjieff nous comparait tous à des calèches, tirées par deux chevaux, surmontées d’un cocher et transportant à l’intérieur un maître ou un guide. La calèche est notre corps et les chevaux représentent les forces vitales qui nous mènent dans la vie. Nous naissons tous avec une calèche, certains avec un carrosse majestueux, d’autres avec une modeste charrette. C’est comme ça. Le cocher est notre ego et notre personnalité, il représente toutes les influences des parents, des éducateurs, de l’environnement, ainsi que tout ce qui a trait aux talents et aux aptitudes.
Le cocher conduit les chevaux et croit qu’il commande, car s’il souhaite que sa calèche tourne à droite, il pourra très facilement la faire tourner. Toutefois, à l’intérieur de la calèche, confortablement assis, se trouve le maître. Il n’a pas besoin de s’occuper de chaque détail de la route, car il dispose de serviteurs pour cela (dont le cocher). Mais c’est lui qui a indiqué la destination finale du trajet au cocher. Et, s’il devait survenir quoi que ce soit qui lui déplaise, il n’hésiterait pas à rappeler son cocher à l’ordre pour l’envoyer d’un autre côté. Poser le fait que nous n’avons aucun libre arbitre revient à nier l’existence de ce maître et à croire que le cocher est le vrai patron. Ce dernier en est d’ailleurs lui-même souvent convaincu : notre personnalité prend souvent le mors aux dents. Il est tentant d’ignorer ce seigneur à l’intérieur de soi et de suivre son seul ego. Mais quiconque apprécie un tant soit peu la spiritualité ne s’en contentera pas. Le libre arbitre est une possibilité avec laquelle les hommes naissent, voire une mission de développement. Il s’agit d’apprendre à écouter chaque jour un peu mieux cette instance intérieure qui, elle, connaît l’objectif de notre vie. En tant que cocher, vous faites de votre mieux : vous astiquez votre calèche jusqu’à ce qu’elle rutile, vous prenez soin de vos chevaux, vous époussetez votre livrée et vous vous tenez droit et fi er sur votre siège. Si tout se passe bien, vous deviendrez un serviteur chaque jour plus dévoué à votre maître. Vous finirez par vouloir vous aussi ce que veut votre maître. Une volonté que l’on ne découvre souvent qu’a posteriori, à la fin de notre vie.

Mission de vie
J’ai déjà ma petite idée sur la façon dont je rejoindrai le “Ciel” après ma mort, ou du moins un fantasme d’enfant, mais passons. Saint Pierre m’accueille avec son grand livre dans lequel tout est écrit et il me demande : « Dis-moi un peu, qu’as-tu fait de ta vie ?
Je suis devenue écrivaine, lui dis-je. Je n’ai pas réussi à devenir présentatrice de télévision.
Ce n’est pas l’objet de ma question, me rétorque saint Pierre tout en feuilletant son livre. Je t’ai demandé ce que tu as fait.
Ah ! vous voulez peut-être dire ce que j’ai fait pour les autres ? J’ai sûrement amusé mes lecteurs par mes écrits, et peut-être en ai-je même inspiré quelques-uns.
Non, non, ce n’est toujours pas ça. » Saint Pierre secoue la tête face à tant d’incompréhension. Puis il trouve mon nom dans son livre et lit à voix haute :
« Mission de vie : se pencher sur les rapports entre les hommes et les femmes. Objectif : devenir une personne meilleure. Moyen : faire de nombreuses erreurs et en tirer autant d’enseignements.
Ah ! ça, lui réponds-je, c’est en effet ce que j’ai fait, oui. »
Il me sourit d’un air paternel et m’ouvre les portes du paradis.
Ce que je veux dire par là, c’est que peu importe, finalement, que je sois devenue auteure ou présentatrice. J’aurais tout aussi bien pu être femme au foyer ou styliste de mode, actrice ou médecin. Le cocher assis sur le siège de ma calèche trouve peut-être cela important, mais ce n’est pas l’avis du maître à l’intérieur pour qui seule compte la mission pour laquelle vous êtes sur Terre.
Libre à vous de choisir la manière dont vous la remplissez.

Texte L Thooft Photo Nadine Rupprecht/Unsplash