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Au carrefour de l’humain et de la nature. Plongez dans le quotidien d’un médecin de montagne.

Catégorie(s) : Art de vivre, Bien-être, Développement personnel, Happy@work, Livres, Nature, Rencontres, Rituels, Sagesse & spiritualité, Santé

Médecin de montagne en Haute-Maurienne depuis près de quarante ans, Vincent Lecarme honore ses consultations quels que soient le moment, le jour et la météo, parce que le premier hôpital se trouve à une heure de route. Traversant au rythme des éléments les nombreux sentiers qui le mènent jusqu’à ses patients, pour les petits riens comme pour le pire, dans un engagement aussi professionnel que personnel, il a développé avec eux une relation pleine d’humanité qui ne cesse de l’enrichir intérieurement. Vincent Lecarme entretient aussi avec cette nature qui soutient ses pas un rapport privilégié demeurant pour lui une authentique source d’enseignements. Dans son livre Sentiers de vie, publié en janvier 2021 aux éditions Glénat, il dépose sur le papier les émotions qui sont les siennes au cœur de cette existence située au carrefour de l’humain et de la nature, où il a pu observer l’évolution d’un monde aussi préservé qu’ouvert.

Happinez : Être médecin de montagne, qu’est-ce que cela implique pour vous ?

Vincent Lecarme : C’est d’abord d’aimer et de respecter la montagne et les gens qui y vivent, de faire partie intégrante de cette vie villageoise et touristique, d’en accepter les contraintes et de jouir de ses privilèges. C’est aussi apprécier une certaine intranquillité, participer activement à la permanence des soins, composer avec l’éloignement géographique, les éléments, être polyvalent et disponible, apprendre sans cesse, accepter ses limites aussi. On vit au réel rythme des saisons et des évènements du quotidien, au plus près de personnes qui sont pour la plupart nos patients et dont nous avons la responsabilité. C’est cet engagement qui nous pousse et nous fait avancer. C’est dans cet environnement et ce type d’exercice que j’ai trouvé la place qui devait être la mienne, que j’ai pu donner et recevoir. Que pouvais-je rêver de mieux ?

Le contact avec la nature vous a-t-il offert une forme de recul par rapport à votre métier ? Avez-vous l’impression d’avoir développé une philosophie de vie dans ce lien avec les éléments ?

Je ne sépare pas la nature de ce que nous sommes, même si nous avons tout à apprendre d’elle et bien que nous la maltraitions autant. Elle m’a toujours soutenu et accompagné, surtout dans les moments difficiles et je ne manque jamais de la remercier pour toutes ses beautés, ses vérités et ses exigences. Je ne peux la dissocier de mon activité professionnelle et de mon cheminement de vie. J’y puise l’énergie autant que le calme ou l’apaisement quand ils me font défaut. Elle me donne un rythme, m’enseigne l’immuabilité de certaines choses, la magie de l’instant, les cycles de la vie. La nature m’a appris l’écoute et l’humilité, m’a montré mes imperfections, m’a offert une certaine philosophie de vie, effectivement. C’est ce qu’ont compris toutes les sociétés dites primitives, qui la vénèrent comme une mère.

Voit-on le monde changer quand on évolue pendant 35 ans dans une région qui semble justement coupée de tout ?

On est plus préservés qu’isolés, mais pas coupés de la société et de ses changements, comme on pourrait le croire. On vit dans un cadre protégé mais exigeant qui demande en permanence solidarité et solidité, ce qui ne veut pas dire immobilisme ou renfermement sur soi. Les habitants d’ici ont des grandes capacités d’évolution et d’adaptation et le tourisme permet les brassages de population avec tout ce que cela implique d’échanges et de découvertes de modèles de vie très variés. Un monde qui n’évolue pas et ne s’adapte pas meurt, c’est pareil partout. Ici, c’est encore plus vital. On est fier de ses racines, de son histoire et de son environnement, ce qui n’empêche pas d’être curieux de tout. Certains citadins pensent que l’on vit perdus au bout du monde mais c’est une vision très subjective et qui peut être vue dans les deux sens.

Qu’avez-vous appris de l’humanité à travers ces rencontres ?

Le sens du mot humanité qui me parle en premier est celui de la bienveillance et de la compassion envers autrui, et envers soi-même. Il n’y a pas de médecine efficace et épanouissante sans humanité, ce serait une antinomie. C’est le premier et le plus universel des langages de communication. Chaque rencontre, pour peu qu’on en ait le désir ou la curiosité, peut être un cadeau, un défi, un apprentissage, une découverte. C’est parfois difficile, parfois évident, jamais inutile. Chaque personne, chaque être vivant, aussi unique soit-il, est un tout en soi et le tout lui-même. C’est quand on découvre ce qui nous rapproche que les choses avancent, que les barrières peuvent tomber. Ce bien qui nous est commun et nous fait appartenir à la communauté des humains, que l’on nomme tout simplement humanité. Elle est peut-être bien là la véritable aventure ?

En tant que médecin, êtes-vous en paix avec l’idée de finitude ?

Je sais que c’est une réalité intangible et indissociable de la naissance, que mon métier m’a maintes fois rappelée, ma vie personnelle aussi. La peur de la mort peut gâcher la vie parce qu’elle est aussi une peur de la vie. Qui sait, puisque notre conscient n’en n’a pas souvenir, si pour l’enfant qui va naître, cette naissance n’est pas ressentie elle aussi comme un franchissement douloureux, une finitude ? Il y a eu un avant-nous et il y aura un après-nous, ce n’est pas forcément une fin, c’est plutôt une continuité, une transformation permanente. Nos émotions, nos liens, notre humanité, nos mémoires, nos sentiers de vie sont des biens communs, à disposition de chacun. Nous avons très peur de la solitude, autant que de la finitude, alors que nous faisons probablement partie d’un tout. C’est en tout cas ce que j’ai appris et vécu dans mon exercice. La vie au présent ne disparaît pas, elle est comme l’enfance, simplement elle passe. C’est ce qui la rend infiniment précieuse.

 

Propos recueillis par Aubry François

Photographie : Sylwia Bartyzel / Unsplash

 

Photographie : Bruno Ramain