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Qui sommes-nous si nous ne sommes pas notre mental ? Rencontre avec le Dr Jean-Christophe Seznec

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Médecin psychiatre, consultant en entreprise, et blogueur, Jean-Christophe Seznec a participé à la fondation des plateformes de téléconsultation Doctoconsult et Wepsee, ainsi que de l’association de pleine conscience « S’asseoir ensemble » et des ateliers « Jardiner sa vie ». Dans le livre Débranchez votre mental, écrit avec le médecin Sophie Le Guen et publié aux éditions Leduc.s au printemps 2019, il déboulonne cette machine à ressasser qui se plaît à nous illusionner. Alors que la troisième semaine de confinement est désormais entamée, Jean-Christophe Seznec s’appuie notamment sur l’ACT (Thérapie d’Acceptation et d’Engagement) pour nous aider à nous libérer de notre prison intérieure, revenir vers nous-même et donner un sens à nos actions quotidiennes.

 

Happinez :  Est-il possible d’arrêter de penser ?

Jean-Christophe Seznec : Personne ne peut s’arrêter de penser. Essayez de ne pas penser à un éléphant rose en ce moment… Je ne suis pas sûr que vous réussissiez ! En tout cas, cette question a traversé votre esprit et vous y avez pensé, alors que la question des éléphants roses était le cadet de vos soucis avant la lecture de cet article.

L’idée n’est pas de s’arrêter de penser mais tout d’abord d’arrêter de passer sa vie à juger et à commenter ce que nous vivons, au risque d’une usure mentale. Une métaphore que je propose est de dire que la vie est comme un match de foot. Si on commente le match, on n’est plus sur le terrain mais dans les gradins. En outre, commenter chaque passe n’est pas utile au déroulement du match comme commenter chacun de nos gestes ne l’est pas. Alors regardons où nous vivons dans l’instant présent : sur le terrain de notre vie ou dans les gradins ?

La deuxième chose est d’apprendre à ne pas être esclave de nos pensées. Tout ce que raconte notre mental n’est pas toujours juste, d’autant que nous possédons deux sources de pensées : celle de l’être que nous sommes par nos réflexions et celle que notre cerveau émotionnel fabrique pour nous aider à nous adapter ou pour simplement réagir à ce que nous vivons. Ces réactions nous débordent parfois comme lorsque l’on s’énerve au risque de se créer une double peine émotionnelle qui ne résoudra pas plus vite la difficulté que nous vivons, au risque encore de déraper dans le passé en générant des ressassements ou dans un futur que nous ne connaissons pas en générant des pensées anxieuses.

Être adulte, c’est savoir faire le tri dans ses pensées et être capable de décrocher de son mental pour savoir se focaliser sur l’expérience sensorielle de l’instant ou l’action que nous faisons.

Nous produisons des pensées comme nous produisons de l’urine et des selles. Nous ne sommes pourtant ni urine ni selles ni pensées. Nous avons à apprendre à être continent de notre mental comme nous avons appris à être continent de nos sphincters, ou du moins à savoir tirer la chasse d’eau de notre esprit et tourner le dos à certaines pensées.

 

Auriez-vous quelques astuces permettant d’apaiser rapidement et efficacement nos voix intérieures angoissées qui s’en donnent à cœur joie durant le confinement ?

Tout d’abord, bien gérer son rythme de vie et soigner son sommeil pour ne pas se décaler : heure de lever, heure de coucher, activité physique et exercices de contemplation le matin, ne pas confondre distanciation physique avec distanciation sociale (faire des apéros Skype, etc.). Rythmer sa vie ainsi participe à prendre soin de son humeur et à se protéger d’une déprime qui nous ferait ruminer.

Ensuite, sortir de la lutte contre cette situation. L’accueillir et l’accepter en effectuant les renoncements nécessaires pour être en capacité de vivre pleinement ce moment et le négocier au mieux.  Chaque chose est une expérience. Vivre donc ce confinement comme tel pour ne pas glisser dans des anticipations anxieuses voir cauchemardesques.

Bien rester dans le présent et faire que ce présent vaille le coup pour vous. J’aime bien cette expression qui dit que chaque jour est une vie. Aussi, vivez à fond les opportunités que vous propose cette vie d’aujourd’hui : faire de la musique, du sport, rigoler avec vos enfants, etc.

Faire une pause régulière par rapport au numérique et ne pas regarder les informations plus d’une fois par jour. L’anxiété, voire la panique, peut nous rendre addict à ces outils qui sont sources de fatigue mentale et de rumination, voire de psycho traumatismes.

Jardiner le présent à travers des activités qui ont du sens pour nous, mais aussi en pratiquant les comportements nécessaires à notre protection.

Trouver chaque jour un équilibre entre l’activité physique, qui a des vertus antidépressives et anxiolytiques, le lien social et le travail.

Être dans l’action pour sortir du mental en ayant chaque jour des réalisations.

Faire preuve de reconnaissance pour ce que nous vivons. Les personnes qui ont survécu au confinement des camps de concentration sont aussi celles qui ont su remercier d’être vivant à cet instant-là, savourer un rayon de soleil et pratiquer la gratitude pour toute chose.

Développer l’entraide améliore aussi l’humeur.

Faire la différence entre soi et ses pensées en ne disant pas « je ne vais pas m’en sortir » mais plutôt « mon cerveau me raconte que je ne vais pas m’en sortir ». Ensuite, je choisis si je crois et si j’écoute ce que mon cerveau me raconte.

Donner un nom grotesque à son cerveau émotionnel qui commente ce nous faisons et qui nous raconte des histoires cauchemardesques sur notre futur. Ce cerveau émotionnel est un vrai dealer de pensées. Il sait que notre came, ce sont certaines pensées. En outre, comme il n’a qu’un client, nous-même, il sait à quoi nous fonctionnons. Steve Haye, l’un des inventeurs de l’ACT (Thérapie d’Acceptation et d’Engagement), l’appelait Georges. Ensuite vous pouvez dire à Georges, ou à qui vous voulez, de se taire et de retourner à la niche !!

Certaines pensées sont comme des pensées hameçons qui, si on y mord, nous attirent irrémédiablement vers l’anxiété. Il est nécessaire de les repérer, pour les laisser passer et ne pas y céder.

Au fond, voir les choses comme un marin en mer qui est pris dans la tempête ou dans la brume. La meilleure façon pour lui de se noyer est de se demander s’il va arriver à bon port. Non, il adapte sa voilure et avance vague après vague en se disant qu’il arrivera toujours quelque part. Nous arriverons toujours quelque part même s’il est difficile de savoir encore où.

 

Depuis de nombreuses années, vous aidez ainsi vos patients notamment grâce à l’ACT (thérapie d’acceptation et d’engagement)… En quoi est-ce que cela consiste?

L’ACT est une thérapie comportementale et cognitive de troisième vague. Elle est une proche cousine de la pleine conscience. Elle s’est particulièrement développée ces dix dernières années.

Particulièrement fonctionnelle, cette thérapie s’inscrit dans l’instant pour négocier ce qui se présente à nous. En effet, dans l’approche ACT, la vie ne se passe jamais comme on le voudrait (la preuve en est de ce confinement), rien n’est normal (ce ne sont que des histoires que nous nous racontons) et la souffrance fait partie de la vie (nous vivrons tous des frustrations, des peines d’amour, des maladies, des décès autour de nous, etc. La seule chose que l’on ne sait pas, c’est quand et dans quel ordre).

L’ACT consiste à essayer, quel que soit le contexte, d’accepter ce qui est hors de notre contrôle, de ne pas lutter contre, de poser des actes et de s’engager dans des actions qui nous rapprochent de ce qui a du sens pour nous et enrichissent notre vie tout en acceptant la douleur inhérente à celle-ci. L’ACT nous conduit à développer notre flexibilité et notre liberté d’être.

En ACT, on utilise de nombreuses métaphores qui valent mieux que de long discours pour développer de nouvelles compétences. Celle qui reflète le mieux l’approche ACT, est de dire que la vie est comme la mer. On ne sait pas et on ne contrôle pas les vagues qui viennent à nous. Lutter contre nous amènera à boire la tasse. Vouloir comprendre pourquoi il y a des vagues nous prendra toute une vie. Enfin, comme Brice de Nice, on peut passer à coté de la vie en restant bloqué sur la plage en ne sachant pas s’engager et prendre les vagues qui se présentent à nous. Vivre, au fond, c’est négocier chaque vague comme un surfeur tout en essayant de se rapprocher de ce qui compte pour nous et en tentant de prendre du plaisir à le faire. À vous, donc, de choisir comment vous allez surfer sur ce confinement.

 

Qui sommes-nous, d’après vous, si nous ne sommes pas qu’un mental ?

Nous sommes nous qui observons notre mental, nos sensations et qui choisissons nos comportements… Nous percevons tout cela de notre point d’observation. Il n’est pas le même que celui des personnes qui nous entourent. C’est pour cela que la thérapie ACT est une thérapie contextuelle. Les choses sont relatives à chacun. Si je vois un 6, un autre verra un 9 et un autre un gribouillis… Notre regard, notre oreille (etc.) crée l’existence d’autrui et noue un lien entre ce que nous percevons et nous-même.

Après, le fait de savoir qui nous sommes, est une vaste question philosophique et existentielle dont nous n’avons pas la réponse. Toutes les religions essaient d’en trouver une. Le bouddhisme est l’approche qui essaie d’aller le plus loin dans le questionnement de la vacuité. Bouddha dit que les choses existent parce qu’on les nomme. Alors, à chacun de trouver sa réponse. Qui êtes-vous ?

 

Pour en savoir plus : www.docteur-seznec.over-blog.com

 

Propos recueillis par Aubry François  

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