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Pour un Noël apaisé… Entretien spécial “famille” avec Saverio Tomasella

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Les fêtes approchent et malgré les contraintes sanitaires, il est possible que nous vivions cette période particulièrement forte en émotions au cœur de notre cercle familial proche. Que notre parcours nous ait éloigné ou non des “nôtres”, les relations entre parents et enfants ou encore entre frères et sœurs sont rarement dénuées de conflits et d’orages, de plus ou moins grande intensité. La dernière semaine de décembre apparaît donc comme le moment où nous devons faire avec, mais non pas au détriment du respect de soi. Dans le livre Faire la paix avec sa famille, coécrit avec la coach Charlotte Wils et publié en octobre 2020 aux éditions Larousse, le docteur en psychologie et psychanalyste Saverio Tomasella suggère de possibles chemins pour retrouver des relations harmonieuses avec sa famille. Il nous en parle dans cette interview passionnante qui peut aider chacun à apaiser les luttes au sein de la famille tout en prenant vis-à-vis de celle-ci l’indépendance nécessaire à son évolution intérieure.

Happinez : Est-il vraiment possible d’être soi-même au sein de la famille ? 

Saverio Tomasella : C’est possible, mais cela s’avère souvent ardu, car nos proches ont des idées arrêtées sur nous, sur nos qualités et nos défauts. Notre famille nous cantonne fréquemment à une identité fixe : “le bon gars”, “la fille qui fait rire”, “le grincheux”, “la chiante”, etc. Ils nous considèrent d’une manière qui leur est propre. Lors de l’adolescence ou des débuts de la vie d’adulte, un individu développe d’autres aspects de sa personnalité qui, parfois, ne sont pas mis en valeur par sa famille. Des incompréhensions peuvent subvenir lorsque des membres d’une famille n’arrivent pas à comprendre et à accepter les évolutions d’un des leurs. Cette identité forgée par le cercle familial nous enferme dans une catégorie qui nous étouffe et nous empêche d’exprimer notre véritable personnalité. Cela peut donc devenir problématique, surtout quand cette identité fantasmée est formulée sous forme de contraintes et de reproches.

 

Comment expliquer qu’après des années passées auprès d’eux, les membres de notre famille restent parfois des étrangers pour nous ?

Lorsque chacun joue un rôle dans le clan familial, on a peu d’occasions d’exprimer qui l’on est de façon authentique et l’on devient un étranger pour les autres. Ils restent, au fond, des inconnus pour nous et réciproquement.

Une grande partie des mésententes familiales viennent de la façon dont les parents ont fantasmé chaque enfant avant sa naissance. Ces fantasmes sont compensatoires, ils se construisent en fonction des blessures, des aspirations échouées, des manquements dans la vie scolaire, professionnelle ou personnelle des futurs parents. Ils produisent une idée artificielle et biaisée de l’enfant rêvé, idée à laquelle ils vont s’accrocher comme à un impératif. Lorsque l’enfant se révèle être différent des attentes de ses parents, ceux-ci se sentent trahis et lui en veulent de ne pas correspondre à leurs fantasmes. Cela contribue également à créer ce sentiment d’étrangeté et d’incompréhension au sein d’une famille.

 

Il arrive aussi que les parents ne parviennent pas à laisser grandir leurs enfants, même lorsque ceux-ci sont déjà des adultes. Comment, en tant qu’enfant, le leur faire comprendre sans provoquer de souffrances ou de rupture ?

Notre mission vitale d’être humain est d’aller de l’avant, d’évoluer, de nous accomplir. C’est l’enfant devenu adulte qui décide de la bonne distance à instaurer avec sa famille, et notamment avec ses parents. Grandir et se réaliser nécessite immanquablement la séparation avec ses parents. C’est le mouvement de la vie et il est primordial d’être ferme là-dessus vis-à-vis de ses parents.

Il n’y a aucune obligation dans les relations familiales. Le “il faut”, c’est du devoir, donc un aspect à bannir dans une relation. Les relations humaines sont faites de désir, de communication, de plaisir, d’amour, et non de devoir. Bien sûr, on attend du respect mutuel, mais on n’est pas obligé de s’aimer. Parfois, la seule manière de faire la paix avec soi-même est de couper avec sa famille : ce qui compte, avant tout, c’est la tolérance, l’indulgence et la douceur envers soi-même.

 

Comment guérir les blessures ancrées au cœur de la cellule familiale ?

Il s’agit d’un processus très complexe, car il requiert de panser les blessures de chacun et celles des relations au sein de la tribu. Il existe trois phénomènes qui peuvent permettre de guérir de ses propres blessures :

  • Un grand amour durable, qui permet de se rendre compte qu’on peut être aimé pour soi-même, en étant apprécié à sa juste valeur.
  • Un long voyage, durant lequel la rencontre avec une autre culture, une autre langue, de nouvelles personnes et de nouveaux paysages nous aide à nous libérer de nos souffrances.
  • Une thérapie en profondeur : parfois, ces blessures d’enfance ou d’adolescence sont très profondes. Elles se sont inscrites en nous et se réveillent dans les moments de grande vulnérabilité : on a alors besoin d’une aide professionnelle.

Le plus souvent, nos parents ne nous ont pas apporté l’amour, l’attention, la reconnaissance et le soutien dont nous avions besoin. Nous devons donc réaliser le deuil de nos attentes d’enfant. Ce deuil dure toute la vie ou au moins jusqu’à la mort de nos parents. Nous passons notre existence à grandir par rapport à notre famille. Lors des prises de contact avec nos proches, nous faisons face à des déceptions. C’est ainsi que notre deuil avance.

En ce qui concerne les blessures des relations dans la famille, le processus est plus difficile car il concerne différentes personnes. En dehors des thérapies familiales et de la Communication Non Violente, l’une des méthodes pour pacifier les relations familiales est de trouver la bonne distance.

 

Quels seraient vos conseils en cas de dispute ou d’importants désaccords, par exemple entre parents et enfants ou entre frères et sœurs ?

Le préalable est d’avoir conscience du conflit qui peut survenir pour éviter par exemple de parler de tel sujet avec telle personne. Il s’agit d’aborder la relation familiale avec sagesse au lieu d’apparaître comme le grand réformateur en voulant mettre cartes sur table, ou pire en provoquant les autres, ce qui conduit directement à l’affrontement. En tant qu’adultes, nous avons suffisamment d’espaces de vie hors de notre famille pour ne pas demander à notre clan de nous accepter avec toutes nos facettes et nos idées. Le mieux est aussi d’aborder les relations familiales avec modestie, avec le souci d’arrondir les angles, de fluidifier les relations, bref, y aller seulement pour se retrouver en famille, sans vouloir régler un problème de fond.

Lorsque l’on sent arriver une discussion qui risque de devenir conflictuelle, on peut changer de conversation. Même si cela déplaît à certains, cela lance l’idée qu’il est possible de parler d’autre chose en lieu de s’enliser. Sinon, on peut aussi quitter la pièce et faire autre chose. En quittant la scène du conflit, on ouvre la possibilité à d’autres d’en faire autant.

 

Pour vous, la famille a-t-elle un caractère sacré ? Peut-on transférer ce caractère essentiel de la famille dans un groupe amical lorsque notre famille de sang est incapable de jouer ce rôle ?

Je partage cette idée de Bouddha : « Rien de proscrit, rien de maudit, rien de sacré ». Cette position éthique permet de rester libre en toutes circonstances. La famille n’est pas sacrée, et la désacraliser est nécessaire pour devenir adulte, indépendant, libre de penser et d’agir selon sa propre conscience. Nous avons donc aussi cette liberté, si notre famille est trop conflictuelle ou trop décevante, de nous créer une famille de cœur…

 

Propos recueillis par Aubry François

Portrait © Ondrej Bederka