Article

Les conseils santé de Dre V. : dépayser notre pensée

Catégorie(s) : Art de vivre, Bien-être, Développement personnel, Enfance, Happi.Body, Nature, Philosophie, Rituels, Sagesse & spiritualité, Santé

Chers lecteurs, chères lectrices, me voilà parmi vous un peu sèche, à l’image de certains arbres en ce mois de novembre. Le début d’automne m’avait pourtant redonné le goût des voyages, mais de retour chez vous après un déplacement fascinant chez mes cousines fourmis ardéchoises en pleine bascule saisonnière, j’ai eu la gourmandise (ma plus grande faiblesse) d’enchaîner avec un stage dans l’une de vos écoles françaises.

J’y ai constaté, consternée, la pauvreté de l’enseignement scientifique. À quoi donc vous servent la primaire, le collège, le lycée, si le “socle commun de connaissances de compétences et de culture” cher à votre éducation nationale ne contient aucune science des systèmes, à savoir l’écologie ou l’anthropologie ? On y apprendrait que le monde est un réseau de relations entre des milliards d’êtres différents dont chaque action a des conséquences : on y enseignerait la responsabilité. On voyagerait parmi la myriade de conceptions de la vie que chaque peuple tient pour vraies… La vôtre, si jeune, qui sépare bizarrement nature et culture, perdrait son costume universel, au passage son arrogance, et se révèlerait exotique, voire incongrue. On prendrait conscience très tôt que les humains trimballent un organisme composé de milliers d’espèces non humaines — les bactéries — et sont donc en vérité très peu humains… En somme, on saurait que l’humain n’est ni au centre ni en surplomb, que le monde a commencé et s’achèvera sans lui : changer de perspective deviendrait aussi banal que respirer. Les voyages se feraient seuls, peut-être à deux pour commencer, en terre inconnue, afin de se délocaliser en profondeur et connaître la sensation d’être un corps étranger.

J’ai la chance, comme annoncé plus haut, de changer régulièrement d’échelle afin d’éprouver cette bascule des perceptions. Prenons l’exemple de la fourmi, que je connais bien. Chez certaines espèces — fourmi rousse des bois, fourmi du désert — la vision est, comme pour l’humain, la modalité sensorielle prépondérante. Contrairement à l’œil simple des vertébrés, encastré dans la boîte crânienne et mobile dans l’orbite oculaire, l’œil des fourmis est intégré à la capsule céphalique et fixe ; or la perception ne peut être effective sans un flux optique, sans un renouvellement continu de l’excitation des récepteurs sensoriels ; cela rend donc les fourmis aveugles aux images statiques lorsque l’animal est lui-même immobile. C’est pourquoi, pour pallier ces contraintes, la fourmi ne se comporte pas comme un simple agent réactif à l’environnement, elle est capable au contraire de contrôler ses déplacements pour orienter sa perception du monde. Par conséquent, sa perception visuelle n’est pas dissociable de ses mouvements : danser et voir, par exemple, sont pour la fourmi une seule et même chose…

Afin que vous puissiez vous approcher de ces éprouvés fascinants, mes amies fourmis m’ont transmis quelques exercices simples lors d’un rituel d’échange (pardon pour la traduction, imprécise) : « Les humains dansent, seuls ou avec d’autres humains, peu importe, un temps. Puis ils doivent imaginer, tout en dansant, qu’ils sont immobiles, qu’ils ne dansent pas, mais que c’est l’espace qui bouge et qui danse. »

Autre expérience : « Les humains avancent dans un espace. Puis ils doivent imaginer qu’ils ont les yeux, non pas sur le crâne, mais sur chaque lombaire. Là, ils prennent volume (…) ».

Je vous laisse traverser ces quelques instants simples, entrer tranquillement dans l’hiver.

Bon rétablissement,

Dre V.

 

Lisa Diez est une chercheuse polyvalente, sorte d’artiste tout-terrain. Plasticienne, clown, autrice, formatrice, elle ausculte sans relâche le vivant, le sensible, l’invisible en inventant des formes qui les relient. Promenez-vous sur son site, toujours en construction, www.atelierdiez.com

 

Photographie : Ashley Batz / Unsplash